Willy Jordan, l'interview !

La mémoire de Motomania

Willy Jordan, notre spécialiste cyclisme et mémoire vivante chez Motomania à tout connu : lié à la grande histoire du Vélo par sa famille, il a été coureur, directeur technique de formation cycliste, a fréquenté les meilleurs et est aux origines de la création de Motomania. Il s’est confié pour vous les fans, de quoi passer le temps en cette période post Tour de France et Tour de Guadeloupe.

MM : Willy, racontes-nous un peu ton enfance.

WJ : Je suis né en 1944, dans le train menant mes parents en France. Ils fuyaient l’Italie en guerre en rejoignant le reste de la famille en France. On a été descendus du train dans le premier village français, à Thaon-les-Vosges, c’est ainsi que je suis vosgien.
Toute la famille a toujours été passionnée de vélo. Mon grand-père a construit le deuxième « grand Bi » en France en 1883, c’est donc tout naturellement que mon père a suivit l’exemple paternel et repris l’entreprise de construction de vélos. Seulement, la guerre a éclaté, il a été fait prisonnier et débarqué dans le camp de Struthof dont il est revenu miraculeusement, après avoir été laissé pour mort. J’ai donc pris en charge mes trois sœurs et la subsistance familiale durant l’absence de mon père.
J’ai commencé à travailler pour faire fonctionner l’entreprise et j’ai démonté mon premier moteur de moto à l’âge de six ans…

MM : Comment as-tu débuté ta carrière de cycliste ?

WJ : En grandissant, toujours passionné de vélo, j’ai voulu faire des courses et me suis donc orienté rapidement vers la compétition. Cependant, victime d’un accident lors d’une collision avec un camion qui m’a coûté plus d’un an d’hôpital, j’ai été condamné à la paralysie et renvoyé en Italie pour bénéficier du climat.
Après trois ans de fauteuil roulant à regarder les hommes du village au café, j’ai fait la connaissance d’un cycliste et je lui ai demandé de me faire monter sur sa bicyclette. Encore incapable de bouger mes jambes, je ne parvenais pas à effectuer un seul mouvement pour faire avancer le vélo. Les jours suivants, j’ai persévéré et demandé à ce qu’on me fixe les pieds aux pédales. Personnes n’y pensait, tous me croyaient fou mais personne ne pouvait m’arrêter, j’ai été jusqu’à leur dire qu’un jour je serai coureur cycliste professionnel. Je ne marchais toujours pas, mais je partais chaque jour en vélo en accrochant mes béquilles au cadre et je suis parvenu, au fur et à mesure, à pédaler.
Ainsi, j’ai commencé à courir en amateur pendant trois ans et je suis rentré en France. J’ai été pris en charge par De Gribaldy et j’ai atteint la première catégorie pour ensuite entrer dans l’équipe Peugeot où j’ai passé deux ans. En 1964 j’ai regagné l’Italie et intégré la formation Ignis ou je suis resté douze ans, j’y ai couru un très grand nombre de courses, des dizaines de milliers de kilomètres, fait quatre fois le tour d’Italie et de nombreuses courses en Europe.

MM : Et ton parcours en tant que directeur technique ?

WJ : De retour en France, j’ai tenu une boutique de vélo pendant à peu près un an. Année durant laquelle, chaque week-end avec Jean-Pierre Genet mon « frère de vélo » (bras droit de Raymond Poulidor) on se rejoignait à tour de rôle entre Paris et les Vosges. C’est lui qui, un jour me présenta au patron de l’usine Raleigh à Nottingham, qui m’a embauché sur le champ comme directeur technique, poste à responsabilité qui m’a valu une qualification certaine.

MM : Comment es-tu arrivé en Guadeloupe ?

WJ : Lors de ma période Raleigh j’ai rencontré une Guadeloupéenne avec qui je me suis marié et qui m’a conduit en Guadeloupe, elle ne s’adapta pas à son propre pays et repartit au bout de trois mois. Moi j’ai décidé de rester. Rapidement après mon arrivée, la nouvelle de la présence d’un coureur professionnel et fabriquant de bicyclette ne tarda pas à se répandre sur l’Ile.
A ce propos, j’ai reçu un jour la visite d’un homme qui était en demande de conseils de posture pour soulager ses maux de dos, qui le condamnaient à cesser le cyclisme. Je lui ai expliqué que je n’étais pas médecin et que je ne pouvais rien pour lui mais il insista car la personne qui l’avait envoyé était persuadée que je pouvais l’aider et était prêt à payer pour sa prise en charge.
Je lui ai fabriqué un vélo sur mesure et suis devenu son entraîneur jusqu’en 1994. Molière Gène puisque c’est de lui dont je parle, a fini vainqueur en 1991 du Tour de Guadeloupe c’est à la suite de cet épisode que l’on me surnomma le « sorcier blanc ».

MM : Comment est né Motomania ?

WJ : Je connaissais Camille Khodr avec qui je me suis associé pour fonder la première version de Motomania, j’ai pris à ma charge le secteur cyclisme de l’entreprise et ainsi est née une grande amitié. Nous sommes restés très proche jusqu’à l’accident tragique de Camille, aujourd’hui encore c’est un sujet sensible dont il m’est difficile de parler.
Depuis 20 ans, je suis l’entreprise, son évolution ainsi que ses déménagements, je fais partie des meubles quasiment.

MM : Comment vois-tu l’avenir ?

WJ : Aujourd’hui, le cyclisme n’est plus la discipline qu’elle était et le sport en général ne donne plus que des résultats faussés. Dans le temps, quand la surperformance et la finance n’avaient pas le monopole le sport était vrai. Le futur je le vois au travers de mes enfants, de mes racines italiennes, mon jeune fils s’intéresse déjà au vélo, à la mécanique. J’espère donc vivre assez longtemps pour l’accompagner, le voir majeur et continuer de lui transmettre ma passion.

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